
Conçue pour payer les salariés correctement et à temps, la paie est l’une des fonctions RH les plus outillées. Les données qu’elle produit servent pourtant encore principalement aux obligations déclaratives et aux reportings sociaux. Le rapport State of People Analytics 2025-26 illustre cette difficulté à passer des chiffres à l’action : 54 % des répondants estiment leur organisation capable de produire et de rassembler des données RH, et 50 % de les comprendre. Mais seuls 34 % jugent qu’elle parvient à engager des changements concrets à partir de ces analyses, et 31 % qu’elle en mesure les résultats.
Arnaud Coulon, consultant indépendant spécialisé dans les données RH, et Pierre Audierne, responsable RH issu de la paie, n’ont pourtant pas changé d’outils. Ils ont changé la question qu’ils posaient à leurs tableaux de bord : que faut-il croiser dans la paie pour transformer un chiffre en décision ? Et jusqu’où pousser ce rapprochement sans basculer dans la surveillance ?
Deux terrains, une même bascule : du taux à la question
Arnaud Coulon : remonter d’un taux de turn-over à une décision RH
Pour suivre les départs dans un groupe du secteur de l’énergie dont les sociétés utilisent des systèmes RH différents, Arnaud Coulon a construit une vue consolidée du turn-over. Le but ? Fournir au DRH une vision d’ensemble et l’aider à repérer les écarts. Encore fallait-il savoir ce que mesurait le taux. Une mobilité entre deux sociétés a-t-elle été comptée comme un départ ? Les règles de calcul sont-elles les mêmes partout ? Des erreurs de saisie faussent-elles le résultat ? « Mon premier réflexe, quand j’observe une augmentation anormale de turn-over, est de décortiquer le chiffre », explique Arnaud Coulon.
Le tableau de bord joue ainsi le rôle de « cockpit » : il signale une évolution inhabituelle, mais ne dit pas encore ce qui l’explique. Lorsqu’un chiffre interpelle, Arnaud Coulon précise d’abord le périmètre du problème, avant d’en chercher les causes : la hausse touche-t-elle tout le groupe ou une filiale ? Un métier, les nouveaux arrivants ou les salariés expérimentés ? S’observe-t-elle aussi dans le secteur ? « Une fois qu’on a posé la question, on a déjà construit la réflexion et le modèle de données qu’on va vouloir faire », souligne-t-il.
Pour comparer les salariés partis et ceux qui sont restés, la paie permet de renseigner sur les rémunérations, les augmentations, les heures supplémentaires et les absences. Selon l’hypothèse étudiée, Arnaud Coulon y associe l’ancienneté, les promotions, les formations suivies ou les entretiens de sortie lorsqu’ils sont exploitables. Pour les grands volumes, il évoque aussi le clustering, une technique de data science qui regroupe les profils aux caractéristiques proches et peut révéler plusieurs populations derrière un même taux : des recrues quittant rapidement un service, des managers expérimentés ou des salariés sans augmentation depuis plusieurs années.
Distinguer ces populations permet d’envisager des réponses différentes : intégration, formation, mobilité, ajustement salarial… Le DRH peut alors chiffrer chaque option, avant d’en discuter au Comex ou lors des NAO. Mais ces rapprochements restent des hypothèses. Le fait que des salariés peu augmentés partent davantage ne prouve pas que leur salaire motive leur départ. « Il faut confronter l’analyse aux échanges terrain avec les salariés et les managers, et s’interroger sur les décisions auxquelles pourrait conduire le croisement de données sensibles », propose encore Arnaud Coulon. L’éthique du professionnel RH doit écarter les interprétations trop rapides.
Pierre Audierne : transformer des arrêts courts en levier managérial
Dans une entreprise où il était responsable RH, Pierre Audierne constatait des arrêts maladie courts et répétés. Leur coût direct ne déclenchait pas nécessairement d’alerte, mais ils désorganisaient certains services. Le taux global d’absentéisme ne montrait ni les équipes concernées, ni le moment où ces absences pesaient le plus sur l’activité. Pierre Audierne, qui a commencé sa carrière dans la paie, a voulu regarder au-delà du ratio.
« Dans un fichier Excel, j’ai réuni les effectifs par service et les jours d’arrêt maladie sur les douze derniers mois, puis je les ai rapprochés du calendrier d’activité », décrit-il. Résultat ? Une équipe très sollicitée en fin d’année concentrait des arrêts courts après des périodes de travail intenses. Un manager récemment arrivé peinant à anticiper cette charge. Ailleurs, le rapprochement entre absences et heures supplémentaires a révélé un report de travail : les missions d’un salarié régulièrement absent étaient confiées à un collègue, qui accumulait les heures supplémentaires. L’activité était assurée, mais la charge se concentrait sur une seule personne.
Ces deux constats ont ouvert des discussions différentes : accompagner le manager pour l’un, revoir la répartition des missions avec la direction pour l’autre. « L’idée était de comprendre pour mieux accompagner », rappelle Pierre Audierne. Des arrêts répétés ne révèlent pas leur motif médical et ne doivent servir ni à surveiller les salariés, ni à mettre les managers en accusation. Les échanges avec les équipes restent nécessaires pour agir sur ce qui relève de l’entreprise : charge de travail, accompagnement des managers, organisation du service…
À retenir
Croiser des données de paie et d’absence pour objectiver une situation ne dispense pas du cadre RGPD applicable aux données salariés. La CNIL exige une surveillance proportionnée, une information préalable et, selon les cas, une consultation du CSE. Elle a sanctionné en décembre 2024 une société à 40 000 € pour un dispositif de suivi disproportionné. La frontière entre objectiver et surveiller mérite d’être posée avec le DPO avant de généraliser ce type de croisement.
Une démarche souvent artisanale, et encore rare
Arnaud Coulon et Pierre Audierne n’ont pas eu besoin d’acheter un nouvel outil pour commencer : un tableur et un accès aux données de paie ont suffi à poser les premières hypothèses. Mais consolider à la main des systèmes RH hétérogènes, ou croiser manuellement douze mois d’arrêts maladie avec un calendrier d’activité, prend du temps. Et dépend d’une personne qui sait où chercher et comment interpréter ce qu’elle trouve.
« Ces données sont moins sous-exploitées que mal exploitées », résume Łucas Lewczuk, spécialiste de la rémunération, du contrôle de gestion sociale et de la data RH au sein du groupe Crédit Agricole. Cette approche reste encore minoritaire. Seules 26 % des organisations croisent souvent ou systématiquement leurs données RH avec d’autres sources, et à peine 42 % jugent leurs systèmes suffisamment intégrés pour le permettre.
Données de paie : trois enseignements pour passer du chiffre à la décision
Dans les deux cas évoqués, les données de paie prennent tout leur sens lorsqu’elles sont croisées avec d’autres données RH et confrontées à la réalité du terrain. Cette démarche aide à choisir où agir et donne aux DRH des éléments concrets pour défendre leurs décisions auprès de la direction. Fort de son expérience, Lucas Lewczuk en tire trois enseignements qui dépassent le cas particulier.
Enseignement 1 – Comprendre ce que mesure l’indicateur
La paie produit chaque mois des données précises pour rémunérer les salariés. Encore faut-il savoir ce que l’on mesure lorsqu’on les transforme en indicateurs RH. Une mobilité entre deux sociétés compte-t-elle comme un départ ? Quelles absences le taux d’absentéisme regroupe-t-il ? Les catégories d’un logiciel peuvent déjà introduire un biais. Łucas Lewczuk cite, notamment, le cas d’outils qui classent le congé maternité parmi les arrêts maladie.
À ces biais de construction s’ajoutent ceux de l’interprétation. Une hausse du turn-over dans un service peut conforter une explication que le DRH avait déjà en tête, sans que les chiffres ne la démontrent. Même les termes employés demandent à être clarifiés : selon que l’on suit les départs, les entrées ou le renouvellement des postes, on ne décrit pas exactement le même phénomène. Avant de chercher les causes d’une évolution, le premier travail consiste donc à vérifier la définition de l’indicateur, son calcul et les hypothèses que l’on projette sur lui.
Enseignement 2 – Poser la question de ce que l’on souhaite valoriser avant de multiplier les tableaux de bord
Pour Łucas Lewczuk, le passage du reporting au pilotage commence par une question. Que souhaite-t-on valoriser dans les décisions RH : les compétences, la performance, la fidélisation de certains métiers ? Sans réponse claire, multiplier les tableaux de bord ou acquérir un nouvel outil ne suffit pas. « Avoir 15 000 indicateurs, ça s’appelle du reporting. En revanche, on en choisit un, deux ou trois qui vont aider à prendre une décision. »
Cette sélection permet de dépasser une lecture de la masse salariale limitée aux coûts : les équipes RH peuvent comparer ce que différentes dépenses apporteraient à l’entreprise et défendre leurs propositions auprès de la direction. L’expert prend l’exemple des NAO. Les RH peuvent simuler plusieurs répartitions de l’enveloppe entre augmentations générales et individuelles, puis en examiner le coût et les salariés concernés avant l’arbitrage. C’est à ce stade que les données de paie contribuent à préparer l’arbitrage, « au lieu de servir uniquement à rendre compte d’un choix déjà fait ».
Enseignement 3 – Croiser les sources sans confondre indice et explication
Rapprocher les rémunérations, les absences, la mobilité et les données d’engagement permet de voir ce qu’un taux global masque. Mais ces croisements demandent de la prudence. « Croiser des données de paie, ça peut être extrêmement puissant, mais si on le fait mal, ça peut devenir très dangereux pour les organisations », prévient Łucas Lewczuk. Des départs fréquents parmi les salariés les moins bien rémunérés ne prouvent pas que le salaire explique leur décision. Il faut aussi examiner les perspectives d’évolution, la perception de la rémunération globale et les conditions de travail.
Les croisements servent donc à formuler des hypothèses, puis à les vérifier auprès des équipes avant de choisir un levier d’action. Même un indicateur global apparemment satisfaisant peut masquer des écarts importants entre métiers, services ou populations.
De la donnée de paie à la (bonne) décision RH
Dans ces deux cas, l’intérêt des données tient moins à leur richesse qu’aux questions nouvelles qu’elles permettent de poser. Une hausse du turn-over conduit à regarder quels salariés partent et dans quelles conditions. Des arrêts courts répétés invitent à examiner la charge supportée par ceux qui restent. La décision ne découle pas directement du tableau de bord : elle se construit à partir de ce que les chiffres rendent visible, et de ce que l’enquête sur le terrain permet de comprendre.
Arnaud Coulon et Pierre Audierne n’avaient ni les mêmes données, ni le même sujet. En revanche, ils avaient la même discipline : vérifier ce que mesure un chiffre avant de le croire, puis confronter chaque hypothèse au terrain. C’est ce qui distingue une paie qui se contente de produire des bulletins d’une paie qui éclaire des décisions, bien avant la question de savoir avec quels outils on y parvient.
Laure Girardot
Journaliste indépendante spécialisée RH, management et qualité de vie au travail, Laure connaît ces sujets de l’intérieur : elle a d’abord exercé en conseil et change management avant de prendre la plume. Elle signe enquêtes, reportages et analyses pour le Parisien, Courrier Cadres, Maddyness, et des entreprises qui veulent donner du fond à leur prise de parole. Sur le blog de Silae, elle explore les grandes mutations qui redessinent le travail : nouvelles pratiques RH, évolutions réglementaires, enjeux managériaux…
FAQ – Vos questions sur le people analytics
Faut-il un outil dédié de people analytics pour commencer à croiser des données de paie ?
Non, et c’est l’un des enseignements les plus concrets de l’article. Un tableur et un accès aux données de paie suffisent pour poser les premières hypothèses et produire des analyses utiles. La vraie limite n’est pas l’outil, c’est la compétence pour savoir quoi croiser, comment interpréter le résultat et où s’arrêter. Investir dans un outil sophistiqué sans avoir d’abord défini les questions auxquelles on veut répondre conduit généralement à multiplier les tableaux de bord sans augmenter la capacité à décider. La bonne séquence est inverse : partir de la décision à prendre, identifier les données qui l’éclairent, puis choisir l’outil qui permet de les produire à l’échelle.
Comment éviter que les analyses de données RH ne servent à justifier a posteriori des décisions déjà prises ?
En posant la question avant de regarder les chiffres, pas après. Le biais de confirmation (chercher dans les données ce que l’on croit déjà, ndlr) est le risque le plus fréquent dans les démarches de people analytics. Il se manifeste quand le DRH part d’une intuition sur les causes d’un phénomène et construit son analyse pour la confirmer plutôt que pour la tester. La discipline décrite par Arnaud Coulon est précisément ce qui distingue une analyse rigoureuse d’une rationalisation habillée en données.
Qui doit avoir accès aux analyses issues des croisements de données de paie : uniquement les RH, ou aussi les managers ?
Les analyses agrégées peuvent être partagées avec les managers ; les données individuelles, jamais directement. Un manager peut bénéficier d’un tableau de bord montrant l’évolution du taux d’absentéisme de son équipe, la concentration des arrêts courts sur certaines périodes ou le ratio heures supplémentaires/absences. Ces indicateurs l’aident à poser les bonnes questions sans lui donner accès aux données personnelles de chaque salarié. La règle est simple : plus le périmètre est petit, plus le risque d’identification individuelle est élevé, et plus la vigilance doit être grande. En dessous d’un certain seuil d’effectif, certains indicateurs ne peuvent pas être communiqués sans anonymisation renforcée.
Comment construire une définition commune des indicateurs RH quand les systèmes d'information sont hétérogènes ?
En documentant explicitement les règles de calcul avant de produire les premiers chiffres. Dans un groupe avec plusieurs systèmes RH, la première tâche n’est pas technique, elle est sémantique : qu’est-ce qu’un départ ? Une mobilité interne entre deux entités compte-t-elle ? Quelles absences sont intégrées dans le taux d’absentéisme ? Un congé maternité est-il classé comme arrêt maladie ? Ces choix doivent être documentés dans un référentiel partagé, accessible à toutes les entités qui produisent des données. Sans ce référentiel, comparer les chiffres de deux filiales revient à comparer des périmètres différents, ce qui produit des conclusions erronées et fragilise la crédibilité des analyses auprès des dirigeants.
À quel moment une analyse de données RH doit-elle être soumise au CSE avant d'être déployée ?
Dès lors qu’elle implique un traitement de données personnelles à des fins de surveillance ou d’évaluation des salariés. Le CSE doit être consulté avant la mise en place de tout dispositif de contrôle ou de suivi des salariés, y compris quand ce suivi prend la forme d’un tableau de bord analytique. La frontière est celle de la finalité : un tableau de bord qui mesure des phénomènes collectifs pour orienter des décisions RH est différent d’un outil qui suit les comportements individuels pour les évaluer. En pratique, impliquer le CSE en amont, même quand l’obligation n’est pas certaine, renforce la légitimité de la démarche et réduit le risque de contestation ultérieure sur l’usage des données.
Comment mesurer le retour sur investissement d'une démarche de people analytics ?
En chiffrant les décisions qu’elle a permis de prendre différemment, pas en comptant les tableaux de bord produits. Le ROI d’une démarche analytique ne se mesure pas en nombre d’indicateurs ou en fréquence de reporting. Il se mesure en décisions concrètes : une répartition d’enveloppe NAO mieux argumentée, une politique de rétention ciblée sur les profils qui partaient effectivement, un réaménagement de charge qui a réduit les arrêts répétés dans une équipe. Ces impacts sont plus difficiles à quantifier qu’un coût d’abonnement, mais ils sont les seuls qui justifient l’investissement aux yeux d’un CODIR. La bonne métrique est simple : combien de décisions ont été prises différemment grâce à l’analyse, et quel en a été l’effet observable ?
Un tableur a suffi pour commencer. Et à l’échelle de toute l’entreprise ?
Turn-over, absentéisme, masse salariale… mySilae BI connecte directement les données de la paie et de la DSN à des indicateurs RH prêts à être croisés, pour que l’analyse ne dépende plus d’une seule personne et d’un fichier Excel.

