
On observe un paradoxe : 82 % de CDI en stock, mais une très forte majorité de contrats courts dans les flux de recrutement. Ce n’est plus seulement une étape transitoire, c’est devenu un mode de gestion. Comment l’expliquez-vous ?
Stéphane Viry : Je parlerais plutôt de « sédimentation » que de fracture. Le marché du travail repose sur un socle, un noyau d’emplois stables, autour duquel gravite une périphérie de contrats courts. À mes yeux, ce phénomène est d’abord conjoncturel. Dans une période d’incertitude économique, de carnets de commandes fluctuants et de manque de visibilité politique, beaucoup d’employeurs privilégient des collaborations à durée déterminée. Cela ne doit pas nous faire oublier l’essentiel : remettre le plein emploi au cœur des politiques publiques et de la cohésion nationale. Une société ne peut pas accepter qu’une « deuxième France » reste durablement éloignée du travail, c’est-à-dire d’un fait de production, mais aussi d’un fait de citoyenneté.
Les données montrent que 76 % des recrutements en 2024 concernaient des salariés déjà connus de leur employeur. Est-ce une stratégie pour éviter l’engagement ?
S.V. : Il existe effectivement une tendance à externaliser le risque sur le travailleur. L’entreprise croit souvent en la capacité de la personne, mais comme elle ne sait pas très bien où elle va, elle préfère ne pas intégrer le risque de devoir la licencier plus tard. Mais je ne veux pas jeter la pierre aux entreprises. Depuis des mois, les chefs d’entreprise que je rencontre, quel que soit leur secteur ou leur taille, reprochent à l’environnement politique de ne pas leur donner de visibilité. Sans perspectives claires, ils ne s’engagent pas durablement.
« Je préférerai toujours une personne qui travaille 10 ou 15 heures par semaine plutôt qu’une personne qui reste au chômage en attendant un CDI à temps plein. »
Faut-il arrêter de tout mesurer à l’aune du CDI et parler davantage d’activité que d’emploi ?
S.V. : Il faut changer de dogme si l’on veut un travail pour tous. L’emploi reste souvent associé à la norme du CDI à 35 heures. Or je préférerai toujours une personne qui travaille 10 ou 15 heures par semaine parce qu’elle le peut, plutôt qu’une personne qui reste au chômage en attendant un CDI à temps plein. Certaines personnes, notamment des mères isolées ou des personnes ayant des contraintes fortes de disponibilité, ne peuvent pas tenir 35 heures. Stigmatiser le temps partiel ou les CDD me paraît être un débat d’arrière-garde, même s’il faut évidemment continuer à sécuriser les parcours.
Les données du baromètre montrent que l’alternance est deux fois plus efficace que le CDD pour accéder au CDI dans la même entreprise. Est-ce la preuve que les entreprises l’utilisent comme un filtre de recrutement plutôt que comme un vrai dispositif d’insertion ?
S.V. : Je m’oppose totalement à cette vision. L’apprentissage est un excellent pari et un facteur d’intégration professionnelle incontestable. Une étude montre que 82 %des alternants considèrent que les revenus tirés de leur contrat leur permettent de poursuivre leurs études. C’est majeur pour les jeunes issus des classes moyennes et populaires. Par ailleurs, quasiment trois jeunes sur quatre reçoivent une proposition d’embauche à la sortie. L’enjeu n’est pas forcément qu’ils restent dans l’entreprise qui les a formés, mais qu’ils aient acquis une qualification, gagné en autonomie et disposent de cartes solides pour entrer sur le marché du travail.
Les moins de 30 ans attendent en moyenne 13 mois avant leur premier CDI, 43 % de plus que la moyenne. Comment l’expliquez-vous ?
S.V. : Il existe encore une culture d’aversion au risque : on considère qu’un jeune doit être davantage testé, avant d’être stabilisé. Les positions récentes du Medef sur un CDI jeune aux conditions de rupture plus souples illustrent cette logique. Néanmoins, il faut aussi tenir compte de l’évolution du rapport au travail : beaucoup de jeunes accordent autant d’importance à la flexibilité et à l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle qu’au CDI. Certains préfèrent un challenge de quelques mois à un CDI immédiat.
« Le contrat de travail issu du XXe siècle mérite d’être mis à jour. »
Avec un CDI signé pour dix contrats précaires conclus, certains économistes parlent d’un marché du travail organisé en deux cercles : les stables d’un côté, les précaires de l’autre. Partagez-vous ce diagnostic ?
S.V. : Je refuse d’opposer les « insiders » aux « outsiders », car cette lecture fragmente la société. Il existe bien des difficultés d’accès à l’emploi stable, mais je ne crois pas à un système organisé pour protéger les uns contre les autres. Le vrai sujet, c’est la transformation de l’économie : les emplois demandent de plus en plus de qualifications, tandis que beaucoup de métiers manuels ont été automatisés. Dans les Vosges, je l’ai vu avec l’industrie textile. L’enjeu est de créer des passerelles : former, transmettre, faire monter en compétences, pour permettre aux travailleurs d’accéder aux nouveaux métiers.
Faut-il aller jusqu’à réformer le contrat de travail ?
S.V. : Le contrat de travail issu du XXe siècle mérite d’être mis à jour. Le triptyque tâche, rémunération, lien de subordination correspond moins aux attentes actuelles. De plus en plus de salariés acceptent moins de recevoir des instructions sans être associés à la définition de leur travail. Il faut aussi revoir l’équilibre entre flexibilité et sécurité. Puisque notre assurance-chômage reste protectrice, on pourrait admettre que le contrat soit rompu plus facilement. Ou à l’inverse, si l’on protège fortement le contrat, il faut rendre l’assurance-chômage plus incitative au retour à l’emploi.
Une telle réforme est-elle possible en France ?
S.V. : Nous n’avons plus le choix. Avec des finances publiques dégradées, une protection sociale endettée et une compétitivité affaiblie, notre modèle social de 80 ans doit être modernisé. Cela ne signifie pas réduire les droits ou fragiliser les plus vulnérables, mais adapter notre logiciel pour continuer à financer la Sécurité sociale, payer la dette et produire davantage. Le travail doit redevenir le moteur de notre avenir collectif.
Laure Girardot
Journaliste indépendante spécialisée RH, management et qualité de vie au travail, Laure connaît ces sujets de l’intérieur : elle a d’abord exercé en conseil et change management avant de prendre la plume. Elle signe enquêtes, reportages et analyses pour le Parisien, Courrier Cadres, Maddyness, et des entreprises qui veulent donner du fond à leur prise de parole. Sur le blog de Silae, elle explore les grandes mutations qui redessinent le travail : nouvelles pratiques RH, évolutions réglementaires, enjeux managériaux…
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