Illustration d'Agnès Crozet et de références au pouvoir d'achat et à l'acompte sur salaire.

Agnès Crozet : « Il faut faire de l’acompte une modalité normale de versement du salaire »

Une facture imprévue, un plein d’essence et la paie encore loin… L’acompte sur salaire, qui permet de percevoir une partie de la rémunération d’un travail déjà effectué, peut aider à passer le cap. Longtemps vécue comme un aveu de mauvaise gestion, la démarche interroge aussi le décalage entre la date de paie et les dépenses du quotidien. Agnès Crozet, directrice générale adjointe de L’ObSoCo, qui mesure depuis 2023 le bien-être financier des Français, décrypte ce que révèlent ces demandes et ce que l’employeur peut légitimement faire.

Selon une étude récente, les demandes d’acompte sur salaire ont augmenté de 66 % entre 2024 et 2025. Qu’est-ce que cette évolution dit de la situation des salariés ?

Agnès Crozet : Elle n’est pas très étonnante. Le pouvoir d’achat est aujourd’hui une préoccupation très prégnante chez les Français : l’Insee a mesuré un recul en 2025, et un nouveau recul est attendu en 2026. Les salariés sont particulièrement touchés, puisque pour la première fois depuis 1993, hors période de crise sanitaire, les revenus d’activité progressent moins vite que les prix, dans un contexte de forte hausse, notamment de l’essence.

Dans notre baromètre trimestriel des intentions et du pouvoir d’achat, près d’un Français sur trois déclarait en septembre se restreindre fortement sur des dépenses essentielles. Surtout, six Français sur dix estiment ne pas disposer d’une marge suffisante pour faire face à une dépense imprévue. Il n’y a pas de filet de sécurité. L’acompte sur salaire est sans doute aussi un moyen de rapprocher les rentrées d’argent de dépenses devenues très contraintes.

Vous mesurez le bien-être financier des Français depuis 2023. Sur quoi repose-t-il ?

A.C. : Nous ne demandons pas aux gens s’ils se sentent bien financièrement : c’est un indicateur que nous construisons à partir de plusieurs questions. Et il recule. En 2026, 37 % des Français ont un bien-être financier très faible, six points de plus qu’en 2025. Ce qui frappe aussi, c’est le recentrage de ce que les Français mettent derrière cette notion. Ce n’est plus tant le pouvoir d’achat que la sécurité : ne jamais être à découvert, pouvoir mettre de l’argent de côté tous les mois, disposer d’une somme minimum sur son compte courant. Pouvoir acheter sans regarder les prix reste secondaire.

Le revenu compte, évidemment, mais il ne fait pas tout : plus de quatre ménages sur dix qui disposent de bons revenus ne sont pas en situation de bien-être financier. Vous pouvez avoir un salaire élevé : si vous risquez de perdre votre emploi et que vous n’avez rien derrière, vous n’y serez pas. La différence entre le bien-être et le malaise, c’est la marge, la capacité à mettre de côté. Or si 82 % des Français associent l’épargne au bien-être financier, seulement 46 % parviennent à épargner chaque mois.

« Ce qui est tabou, ce n’est pas tant l’argent que les difficultés financières. »

On dit souvent que l’argent est tabou en France. Est-ce ce qui explique que demander un acompte reste si souvent mal vécu ?

A.C. : Ce qui est tabou, ce n’est pas tant l’argent que les difficultés financières. 39 % des Français jugent difficile d’en parler avec leurs proches, plus difficile encore que d’évoquer leur salaire ou leurs dépenses. Avec l’employeur, c’est forcément pire.

Ce tabou s’appuie sur une norme quasi unanime : 92 % des Français considèrent que savoir gérer son budget fait partie du bien-être financier. Les difficultés sont donc vécues comme une faute personnelle plutôt que comme une contrainte : si tu as des problèmes, c’est que tu ne sais pas gérer. Demander un acompte peut alors donner le sentiment de révéler qu’on ne sait pas gérer son budget, et obliger à aborder avec son employeur un sujet dont on n’arrive même pas à parler avec ses proches. C’est dommage, car l’acompte reste ainsi perçu, par ceux qui le demandent comme par ceux qui le traitent, comme l’expression d’une difficulté.

Le salaire est généralement versé une fois par mois. Ce rythme est-il encore adapté aux besoins des salariés ?

A.C. : La régularité du revenu fait partie du bien-être financier, et un versement mensuel reste régulier. Le problème, c’est plutôt le découvert : le décalage entre une rentrée d’argent mensuelle et des dépenses qui se dispersent au fil du mois, comme le carburant ou l’alimentation. On ne peut pas, par exemple, attendre la fin du mois pour faire ses courses ! Or seuls 67 % des Français disent n’être jamais à découvert. Pour les foyers qui ont très peu de marge de manœuvre, ajuster plus précisément les rentrées d’argent aux dépenses peut permettre d’éviter le découvert. Mais fractionner le salaire ne réglera pas le problème si les dépenses excèdent les revenus.

À partir du 20 novembre 2026, l’octroi des petits découverts sera davantage encadré. Qu’est-ce que cela peut changer pour les salariés ?

A.C. : La mise en œuvre sera progressive, puisqu’elle se fera au fur et à mesure des nouveaux comptes et des renégociations de contrats. Mais elle touche un outil couramment utilisé, et le risque, c’est un effet de ciseau : le besoin de trésorerie augmente au moment même où l’accès au découvert se restreint. Cela pèsera d’abord sur ceux qui en ont le plus besoin, qui sont aussi sans doute les moins solvables. On peut donc s’attendre à une gestion encore plus serrée, et à un report vers d’autres sources de liquidités, dont l’acompte sur salaire. Ce n’est pas un crédit, puisque l’argent est déjà gagné. Mais ce n’est pas non plus une hausse de revenu : il permet seulement d’avancer ce que l’on allait percevoir de toute façon.

En pratique 

À partir du 20 novembre 2026, les banques devront évaluer la solvabilité de leurs clients avant d’accorder un découvert, y compris de moins de 200 euros et/ou d’une durée inférieure à un mois. Cette évaluation sera proportionnée au montant et à la durée du découvert.
Le découvert reste autorisé et les autorisations accordées avant cette date ne sont pas affectées. Pour l’employeur, aucune obligation nouvelle, mais un possible recours accru à l’acompte sur salaire si l’accès au découvert se resserre.

« L’acompte, c’est un salaire déjà gagné, c’est un droit, pas une avance consentie par l’employeur. »

Comment faire de l’acompte un dispositif assumé plutôt qu’une exception un peu honteuse ? Et jusqu’où l’employeur peut-il s’impliquer ?

A.C. : En changeant sa forme et son récit. Il faut en faire un dispositif ouvert à tous, présenté comme une modalité normale de versement du salaire, et pas du tout comme une aide aux plus fragiles. Il doit être accessible sans justification, sans intermédiaire hiérarchique, sans frais, de manière confidentielle. Le salarié ne doit pas se sentir jugé, ni sur la fréquence de ses demandes, ni sur ses raisons. Plutôt que de parler d’avantage, mieux vaut parler de commodité : l’acompte, c’est un salaire déjà gagné, c’est un droit, pas une avance consentie par l’employeur. Les entreprises qui vont au-delà du minimum légal, en permettant plusieurs acomptes dans le mois, font en revanche un effort qu’il est légitime de mettre en avant.

L’employeur ne peut pas pour autant se substituer au banquier. Sa légitimité tient à l’accès qu’il donne à l’acompte, pas au regard qu’il porte sur la situation de ses salariés : il ne doit être ni dans le conseil, ni dans la surveillance. Moins il en sait, mieux c’est.

Au-delà de l’acompte, comment une entreprise peut-elle agir sur le bien-être financier de ses salariés ?

A.C. : L’acompte améliore le calendrier, il peut limiter le nombre de jours passés à découvert, mais il ne crée pas de réserve. Or, c’est sur cette marge que repose le bien-être financier. Ce qui pourrait distinguer un employeur, c’est d’aider ses salariés à se constituer un petit matelas, en proposant de l’épargne salariale ou de l’abondement, ou en accompagnant mieux les dispositifs qui existent déjà. Les préjugés restent tenaces : beaucoup de Français pensent que l’épargne est réservée à ceux qui ont des hauts revenus et qui savent placer leur argent. Or on peut se constituer une bonne épargne à partir de 20 euros par mois. Tout le monde n’en a pas la capacité, mais expliquer que de petites sommes, du moment qu’elles sont régulières, permettent d’épargner, c’est déjà beaucoup.

Aurélie Cerffond

Journaliste indépendante, Aurélie décrypte le monde du travail avec une attention particulière aux enjeux de management, de santé au travail et de culture d’entreprise.  Co-auteure du guide sur le personal branding Vous êtes unique, montrez-le ! paru chez Hachette Pratique, elle sait transformer des sujets complexes en contenus qui parlent vraiment aux professionnels. Sur le blog de Silae, elle éclaire les grandes évolutions RH et managériales qui redessinent le quotidien des équipes et des dirigeants.

Les derniers articles

Illustration de l'entretien annuel et des points à vérifier avant, pendant et après chaque campagne.
Paie et conformité

Entretien annuel : ces obligations qui passent souvent sous le radar

Illustration des points à vérifier dans la paie et les déclarations sociales avant un contrôle Urssaf.
Paie et conformité

Contrôle URSSAF : 6 zones où se jouent les redressements (et comment s’y préparer)

Illustration mettant en lumière les coûts cachés d'une erreur de paie et ses répercussions financières, humaines, administratives et juridiques.
Paie et conformité

Erreur de paie : que coûte-t-elle vraiment à votre entreprise ?