
Ces chantiers demandent du temps. Et les entreprises qui les auront engagés tôt ne subiront pas la directive, elles la traverseront.
Adoptée le 10 mai 2023 par l’Union européenne, la directive 2023/970 ne crée pas seulement de nouvelles obligations de reporting : elle change la manière dont les entreprises doivent penser, structurer et expliquer leur politique de rémunération. Pour les fonctions RH et paie, l’enjeu est donc moins de « cocher une case » que de mettre en place des bases documentées et robustes.
À ce stade, attendre la publication des derniers textes d’application peut sembler raisonnable. En pratique, ce serait une erreur. La directive suppose des données fiables, des critères objectivés et des processus déjà structurés. Les entreprises qui n’auront pas préparé leur base de travail en amont risquent de subir la mise en conformité au lieu de la piloter. Quelles évolutions sont déjà certaines et que changeront-elles concrètement pour les organisations ?
Alors que sa transposition en droit français était initialement prévue le 7 juin 2026, le projet porté par le ministère du Travail a été transmis le 6 mars 2026 aux partenaires sociaux. Un calendrier de mise en œuvre progressif est évoqué, selon les seuils qui seront précisés par le droit français.
La construction de la directive repose sur un constat d’échec. Depuis les années 1980, les textes sur l’égalité salariale se sont accumulés, chaque dispositif venant compléter le précédent. Pourtant, les écarts de rémunération entre femmes et hommes demeurent, et tous ne se lisent pas de la même manière.
En France, l’INSEE distingue trois niveaux de lecture (INSEE, 2025) :
Jusqu’à présent, les dispositifs existants faisaient reposer la charge de la preuve sur les victimes. C’était donc au salarié qui se pensait discriminé d’apporter des éléments laissant supposer une inégalité. Résultat : peu de recours, peu de visibilité, peu de pression sur les pratiques réelles. La directive, elle, inverse cette logique. Dès lors qu’un salarié demande des informations sur sa rémunération et que des écarts apparaissent, c’est à l’employeur de démontrer qu’ils sont objectivement justifiés.
La directive s’articule autour de quatre obligations distinctes. Toutes ne s’appliquent pas aux mêmes entreprises, ni dans les mêmes délais, mais elles concernent, à des degrés divers, l’ensemble des employeurs.
Les offres devront indiquer une fourchette de rémunération ou le salaire initial du poste, afin de donner aux candidats une information claire dès le départ et de limiter les négociations asymétriques.
Dans le même esprit, les employeurs ne pourront plus demander l’historique salarial d’un candidat avant l’entretien. Une pratique encore répandue, qui tend à reproduire les écarts existants plutôt qu’à les corriger.
Les salariés pourront demander des informations sur leur propre rémunération et sur les niveaux de rémunération pratiqués pour des postes de même valeur, avec une ventilation par genre. La directive ne rend pas les salaires publics, mais elle renforce le droit à la comparaison.
Les clauses de confidentialité salariale ne pourront plus empêcher un salarié d’exercer ce droit.
Le volet reporting est particulièrement structurant pour les entreprises. Le calendrier est progressif :
Le reporting prévu par la directive ne se limite pas à publier un écart global. Il impose une ventilation par catégorie de travailleurs effectuant un travail de valeur égale. Pour beaucoup d’entreprises, cette catégorisation n’existe pas encore sous cette forme. La construire est un chantier en soi – distinct du calcul de l’Index – qui nécessite une réflexion sur les classifications internes bien avant la première publication.
Lorsqu’un écart de rémunération dépasse 5 % et ne peut pas être expliqué par des critères objectifs, l’entreprise devra engager une évaluation avec les représentants du personnel et mettre en place un plan correctif.
Le seuil peut paraître faible, mais il est volontairement exigeant. Il vise à faire émerger plus tôt les écarts problématiques, avant qu’ils ne s’installent dans la durée.
Notre premier Baromètre social, construit sur l’analyse de plus de 6,7 millions de bulletins de paie, permet de mesurer l’ampleur du sujet.
Chez les cadres, l’écart moyen atteint 13,37 %, soit plus de 670 € nets mensuels. Dans le secteur des activités financières et d’assurance, il dépasse 45 %. Ces écarts montrent que le sujet concernera une large part des entreprises.
Au-delà des obligations formelles, la directive va surtout contraindre les entreprises à regarder certains mécanismes avec plus de précision :
Plusieurs questions structurantes demeurent ouvertes dans la transposition française, initialement prévue le 7 juin 2026 et transmise aux partenaires sociaux en mars.
Attendre la fin de la transposition pour agir, c’est exactement l’erreur à ne pas commettre. Trois chantiers méritent d’être engagés dès maintenant :
Ces chantiers demandent du temps. Et les entreprises qui les auront engagés tôt ne subiront pas la directive, elles la traverseront.
FAQ – Vos questions les plus fréquentes sur la directive transparence salariale
C’est justement parce que cet écart résiduel est désormais au cœur du dispositif qu’il ne peut plus être minimisé. Les 3,8 % constatés à poste comparable représentent la part des inégalités que les différences de temps de travail ou de secteur n’expliquent pas. C’est précisément ce niveau que la directive vise, et il peut cacher des disparités bien plus marquées dans certaines catégories ou certains secteurs, comme les activités financières où l’écart dépasse 45 % chez les cadres.
Parce qu’un même taux appliqué à des bases différentes produit des écarts croissants en valeur absolue. Une augmentation de 3 % sur 40 000 € génère 1 200 € supplémentaires ; sur 55 000 €, elle en génère 1 650 €. Si les femmes démarrent systématiquement avec un salaire légèrement inférieur, chaque cycle d’augmentation amplifie mécaniquement l’écart initial. La directive oblige précisément à sortir de la lecture en pourcentage pour regarder les trajectoires en valeur absolue.
C’est l’accumulation progressive d’écarts qui, pris isolément, semblent mineurs mais se combinent dans le temps. Promotions légèrement décalées, accès moins fréquent aux postes à responsabilité, interruptions de carrière plus longues : aucun de ces mécanismes n’est illégal en soi, mais leur effet cumulé est massif. Selon le Baromètre social Silae 2026, l’écart mesuré est multiplié par 5,8 entre l’entrée dans la vie active et la fin de carrière. La directive va contraindre les entreprises à documenter leurs parcours internes autant que leurs grilles de rémunération, ce qui rendra ces dynamiques visibles pour la première fois.
C’est l’un des leviers les plus structurants de la directive, et l’un des moins commentés. Interroger un candidat sur son salaire actuel revient à ancrer la nouvelle rémunération sur une base potentiellement discriminatoire, et donc à perpétuer les écarts existants d’un employeur à l’autre. En supprimant cette pratique et en imposant l’affichage d’une fourchette dès l’offre d’emploi, la directive déplace le point de départ de la négociation : ce n’est plus le passé du candidat qui fixe le cadre, mais la valeur du poste telle que l’entreprise la définit.
Les deux dispositifs se complètent mais ne se substituent pas. L’Index mesure des indicateurs annuels agrégés (taux d’augmentation, taux de promotion, parité dans les dix plus hautes rémunérations…) selon une logique de résultat global. La directive introduit une logique plus fine et plus opposable, centrée sur les écarts par catégorie et leur justification individuelle. Une entreprise affichant un bon score à l’Index peut très bien être exposée sur une catégorie spécifique. Les deux lectures sont nécessaires, mais elles ne répondent pas aux mêmes questions.
Charge de la preuve renversée, reporting sur les écarts, critères de rémunération à documenter… Un seul guide pour anticiper ce qui change vraiment et éviter de subir la mise en conformité au lieu de la piloter.