
94% des entreprises n’envisagent aucune évolution de leur politique de télétravail en 2026, selon l’APEC. Sur le papier, cela ressemble à s’y méprendre à un consensus. Dans la réalité, beaucoup d’entreprises continuent de s’interroger sur leurs choix : cohésion des équipes, productivité, attractivité, occupation des bureaux…
En revanche, une constante demeure : 51% des salariés aimeraient télétravailler davantage. Et 54 % se disent prêts à quitter leur emploi si leur employeur supprimait cette possibilité (Observatoire du télétravail, 2025). Le désir de flexibilité et de temps retrouvé percute aujourd’hui les décisions de certaines entreprises – à l’image de Stellantis, Société Générale, Amazon et Ubisoft – qui ont amorcé un retour au présentiel. « Ces cas ont été très médiatisés ces derniers mois, car ils ont généré des conflits avec les salariés, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont représentatifs du tissu économique français », pointe Caroline Diard, enseignante-chercheuse à TBS Education et membre du comité scientifique de l’Observatoire du télétravail.
En effet, toujours selon la même étude, 77% des salariés révèlent que leur employeur n’a pas supprimé le recours au télétravail. « 31% ont tout de même signalé un encouragement à revenir sur site de manière informelle », tempère Caroline Diard. Un signal que la pression existe, même là où la politique officielle n’a pas changé. Avec cette tension de fond, chaque DRH navigue à sa façon. Que révèlent les choix de ceux qui maintiennent leur politique et de ceux qui envisagent de la réviser ?
Tenir ou réviser : deux choix, deux réalités de terrain
Bloomays : tenir le cap du full remote
Bloomays, cabinet de recrutement fondé en 2020, n’a jamais connu le présentiel comme mode de fonctionnement par défaut. Dès sa création, l’équipe – disséminée entre Paris, Barcelone, Bordeaux, Orléans et Lyon – a travaillé en full remote. Pas par idéologie, mais par conception. « Pour l’instant, aucun jour de présence n’est imposé, même si nous venons d’acquérir de jolis bureaux. Mais la vraie question n’est pas là : c’est de savoir pourquoi on se déplacerait. Quelle expérience propose-t-on réellement aux collaborateurs quand ils viennent ? », explique Jessica Djezirii, Chief People Officer et associée.
La question est moins naïve qu’il n’y paraît. Jessica Djezirii observe, au contact de nombreuses entreprises, un phénomène qu’elle qualifie d’asymétrie : on demande aux gens de se déplacer dans des bureaux surbookés ou, au contraire, à moitié vides, sans que la présence physique crée réellement ce qu’elle était censée créer. Du lien, de l’émulation, de la décision collective. « J’ai l’impression que le retour au bureau n’est pas toujours justifié. Certaines entreprises qui ont massivement investi dans leurs locaux, dans la tech notamment (Datadome, Ledger ou encore Blablacar, ndlr), ont ensuite demandé aux équipes de revenir pour rentabiliser ces espaces. Ce n’est pas la même chose que de construire une culture. »
Chez Bloomays, ce qui permet au full remote de fonctionner, c’est la discipline organisationnelle : des rituels documentés, des décisions toujours écrites, une gouvernance claire. « Nous essayons de ne pas prendre de décisions non documentées. Nous croyons fermement en l’autonomie et la responsabilisation. Cela va de pair avec notre organisation en semaine de 4,5 jours », poursuit la CPO. La pression au retour, pourtant, se fait sentir. Y compris en interne, pour l’équipe commerciale récemment constituée : « C’est un métier dans lequel l’entraide et l’émulation sont centrales. Nous nous posons actuellement la question d’un minimum de présence pour cette équipe spécifique. »
EGYM Wellpass : l’hybride sous tension
L’entreprise EGYM Wellpass a suivi une trajectoire inverse. Avant le Covid, tout le monde était en full présentiel. Au sortir de la crise, un consensus a émergé autour de deux jours de présence hebdomadaire. « Nous n’avons pas voulu choisir entre flexibilité et cadre », résume Nafisah Soormally, Team Lead People. Ce compromis tenait. Jusqu’à ce que la fusion avec la maison mère allemande et l’ouverture de bureaux à Paris, Londres et aux États-Unis remettent la question sur la table.
« Notre dirigeant a émis l’hypothèse de faire revenir les collaborateurs trois jours par semaine. Cela a immédiatement fait grincer des dents. Pour les équipes, l’achat de nouveaux bureaux n’est pas un argument pour revenir au bureau », pointe Nafisah Soormally. L’entreprise a finalement maintenu deux jours de présentiel pour 85 % de ses effectifs. En revanche, toutes les personnes vivant hors de la région parisienne s’engagent à venir deux jours par mois à Paris. « C’est important pour nous, afin de garder des moments de cohésion », poursuit la Team Lead People.
La gestion du présentiel se structure progressivement. « Nous réfléchissons maintenant à un système de badging pour tracer la présence effective. L’idée n’est pas du tout de surveiller les gens, mais d’être au clair sur la fréquentation réelle et la nécessité d’agrandir nos bureaux », explique Nafisah Soormally. La gestion de la performance est également concernée : « Quand une personne est en manque de performance, nous sommes capables de le prouver. Il peut alors être envisagé de la faire revenir temporairement au bureau pour pallier ces manquements. C’est rare, mais c’est déjà arrivé. » Une approche individuelle, à l’opposé du mouvement de masse.
Une tension partagée, des réponses opposées
Sans être des cas isolés, Bloomays et EGYM Wellpass racontent des réalités que beaucoup de DRH reconnaîtront. L’une a construit son modèle sur l’autonomie et la gouvernance documentée, et s’interroge sur ses limites pour certains métiers. L’autre a trouvé un équilibre, l’a vu menacé, et a dû gérer la tension que cette menace a créée avant même qu’une décision soit prise. Deux façons différentes de structurer une politique télétravail et de la faire tenir.
Cette structuration ne passe toutefois pas toujours par un texte collectif. Parmi les entreprises qui proposent du télétravail, seules 38 % l’ont formalisé dans une charte ou un accord collectif (Baromètre du télétravail en tiers-lieux, 2025). Les autres naviguent avec des règles implicites, des pratiques informelles et des équilibres fragiles.
Sans compter que la fragilité ne vient pas que de l’absence de formalisation, mais aussi du management. 43 % des managers estiment que le télétravail rend leur mission plus complexe et 33 % déclarent ne pas être en mesure de détecter les situations de mal-être dans leurs équipes (Observatoire du télétravail, 2025). Une politique télétravail sans managers formés à la distance, c’est une intention sans exécution.
À retenir
Lorsque le médecin du travail préconise le télétravail comme aménagement de poste, l’employeur ne peut pas refuser sa mise en place au seul motif que le salarié a refusé une visite de son domicile (Cass. soc., 13 novembre 2025, n° 24-14.322). Le domicile relève de la vie privée, même en télétravail. Refuser la mise en place du télétravail sur ce fondement constitue un manquement à l’obligation de sécurité. Une contestation des éléments médicaux relève du conseil de prud’hommes, selon la procédure prévue (art. L. 4624-7 du Code du travail).
Le diagnostic que ces trajectoires imposent
Enseignement 1 – Une politique télétravail n’est jamais vraiment stable, et c’est normal
Ce que certains DRH vivent comme un échec – avoir dû revoir leur politique – est en réalité la norme. « Les entreprises qui pensaient avoir trouvé le bon équilibre en 2022 l’ont très souvent revu depuis. C’est le signe que le contexte organisationnel, social et économique évolue, et que la politique doit évoluer avec lui », analyse Caroline Diard. Le problème n’est pas le changement, mais le changement non préparé, non communiqué, non ancré dans des données.
Moon-Ji Gayet, DRH au sein du cabinet HRConseil, l’observe directement auprès de ses clients : « De plus en plus d’entreprises demandent un retour de nos consultants en présentiel. Les raisons varient : manque de confiance, volonté de lien social, pression de la direction… Mais quand ce retour n’est pas expliqué ni organisé, il génère des tensions avec des collaborateurs qui ont réorganisé leur vie. Il arrive que je n’aie pas de solution et que je sois obligée d’exiger du collaborateur qu’il se rende sur site. »
Le tout, avec des conséquences directes sur l’attractivité dès le recrutement. « La question du télétravail revient dans chaque négociation. Cela entre clairement en ligne de compte dans les décisions des consultants de nous rejoindre, puis de rester », poursuit Moon-Ji Gayet. Et pour cause, le télétravail baisserait de 35 % le risque de départ d’un collaborateur.
Enseignement 2 – Le nombre de jours ne dit pas tout de l’expérience du présentiel
« Au sein de la Société Générale, le changement de politique télétravail coïncide avec un changement de direction », rappelle Caroline Diard. Ce n’est pas un hasard. La politique télétravail est souvent le reflet du degré de confiance que la direction accorde à ses équipes. Et quand cette confiance change, la politique change avec elle.
Le nombre de jours reste un sujet concret pour les salariés, mais il ne suffit pas à décrire leur expérience du présentiel. Deux entreprises peuvent avoir la même règle formelle et des vécus radicalement opposés. Pour la première, le présentiel est organisé, ritualisé, porteur de sens ; tandis que pour la seconde, il n’est qu’une forme de contrôle déguisé.
« Le pire, c’est l’asymétrie : faire une visio depuis sa phone box parce que tout le monde n’est pas sur site le même jour. Ou venir au bureau pour se retrouver seul face à son écran. Il faut sanctuariser des temps pour le présentiel, sinon cela n’a aucun sens », illustre Caroline Diard.
Enseignement 3 – Ce qu’on ne mesure pas, on ne peut pas le piloter
Une entreprise qui durcit sa politique télétravail parce que « les gens sont moins engagés » ou « la culture se perd », sans disposer d’indicateurs précis, prend une décision à l’aveugle. Elle ne sait pas si le désengagement est lié au télétravail, à un problème managérial, à une politique salariale décrochée du marché, ou à une charge de travail dégradée.
« Plusieurs entreprises se rendent compte que leur problème n’était pas le télétravail finalement. Elles ont rappelé leurs équipes au bureau, et six mois plus tard, la situation est toujours la même », constate Caroline Diard.
À l’inverse, une entreprise qui suit son taux d’absentéisme différencié, son turnover par profil et modalité de travail, et ses scores d’engagement ventilés par équipe prend des décisions informées. Elle peut ajuster chirurgicalement, plutôt que de modifier une politique entière pour répondre à un signal mal interprété.
En pratique
3 indicateurs pour piloter votre politique télétravail :
- Taux d’absentéisme différencié : comparer les arrêts selon les modalités de travail permet de détecter des signaux précoces de mal-être ou de surcharge à distance
- Turn-over ventilé par profil : les départs sont-ils concentrés sur des collaborateurs en télétravail intensif, ou sur ceux qui ont subi un retour au présentiel contraint ?
- Score d’engagement différencié : dans les baromètres internes, isoler les résultats par modalité de travail pour ne pas noyer les signaux faibles dans des moyennes trompeuses
Ces écarts sont des signaux à examiner, pas une preuve que le télétravail en est la cause : ils doivent être interprétés en tenant compte des métiers, des équipes et des conditions de travail.
Le télétravail comme révélateur
Depuis la généralisation du travail hybride, le débat ne se résume plus au nombre de jours passés au bureau. La question est différente : est-ce que votre organisation a les outils pour piloter ce qu’elle a mis en place ?
Les entreprises qui semblent aujourd’hui les plus à l’aise avec leur politique – qu’elle soit hybride, full remote ou majoritairement présentielle – ne sont pas nécessairement celles qui offrent le plus de flexibilité. Ce sont celles qui savent pourquoi elles ont fait ce choix, qui l’ajustent quand le contexte évolue et qui s’appuient sur des données pour le faire. Elles connaissent l’écart entre leur politique officielle et les pratiques réelles sur le terrain.
Les autres découvrent leurs angles morts dans les départs silencieux, les difficultés d’intégration des nouvelles recrues et les tensions qui remontent dès qu’on annonce un changement de règle. Le télétravail est devenu un révélateur, à la fois de la qualité du management, de la maturité des process et de la solidité du lien entre la direction et ses équipes.
Paulina Jonquères d’Oriola
Journaliste indépendante depuis plus de 12 ans, Paulina s’est spécialisée dans l’accompagnement éditorial des acteurs de l’écosystème tech français, après un passage au Figaro et à L’Express. Elle est aujourd’hui identifiée sur les thématiques management, ressources humaines et Future of Work, ainsi que sur la santé et l’entrepreneuriat à impact. Sur le blog de Silae, elle met sa plume au service des grands sujets qui transforment le travail et ceux qui l’organisent.
FAQ – Vos questions les plus fréquentes sur la politique télétravail
Un employeur peut-il imposer un retour au présentiel sans modifier le contrat de travail ?
Cela dépend du cadre dans lequel le télétravail a été mis en place. S’il est expressément prévu dans le contrat de travail ou dans un avenant, sa suppression peut nécessiter l’accord du salarié. Dans les autres situations, il faut examiner l’accord collectif ou la charte applicable, les conditions de retour au présentiel qu’ils prévoient et les engagements pris auprès du salarié. Avant d’annoncer un changement, l’employeur a donc intérêt à vérifier les règles applicables à chaque situation, à prévoir un délai adapté et à expliquer les raisons du retour sur site.
Un accord collectif sur le télétravail peut-il être dénoncé unilatéralement par l'employeur ?
Oui, mais selon une procédure précise. La durée du préavis est celle prévue par l’accord ou, en l’absence de stipulation expresse, de trois mois. Après ce préavis, l’accord continue en principe de produire effet jusqu’à l’entrée en vigueur d’un accord de substitution ou, à défaut, pendant un an, sauf si le texte prévoit une durée supérieure. En pratique, mieux vaut engager suffisamment tôt la discussion sur les règles qui prendront le relais. Une dénonciation sans perspective claire pour les équipes peut créer de l’incertitude et des tensions, alors même que le télétravail structure leur organisation quotidienne.
Le refus de télétravailler peut-il constituer un motif de licenciement ?
En principe, non. Le Code du travail précise que le refus d’accepter un poste de télétravailleur n’est pas un motif de rupture du contrat de travail. Le télétravail repose normalement sur le volontariat du salarié. Les circonstances exceptionnelles dans lesquelles le télétravail peut être considéré comme un aménagement nécessaire à la continuité de l’activité relèvent d’un cadre distinct. Si un désaccord survient sur des modalités de travail déjà prévues, la situation doit être examinée au regard du contrat et des règles applicables dans l’entreprise.
Comment gérer les frais professionnels liés au télétravail sans créer d'inégalités entre salariés ?
En définissant une politique claire, documentée et appliquée de façon cohérente aux salariés placés dans des situations comparables. En 2026, l’URSSAF prévoit, pour une allocation forfaitaire calculée par jour de télétravail, une limite d’exonération de cotisations de 2,70 € par jour, dans la limite de 59,40 € par mois. Il s’agit d’une limite applicable au forfait, pas d’un plafond général de remboursement des frais professionnels. Les tensions naissent souvent de pratiques informelles : certains salariés obtiennent une prise en charge supplémentaire et d’autres non, sans que la différence soit expliquée. Des règles partagées et intégrées au processus de paie rendent les décisions plus lisibles et facilitent leur justification.
Comment traiter le cas d'un salarié qui télétravaille depuis l'étranger sans en avoir informé l'employeur ?
Il faut d’abord établir les faits : depuis quel pays le salarié a-t-il travaillé, pendant combien de temps, à quel rythme et pour quelles activités ? Selon la situation, le télétravail depuis l’étranger peut soulever des questions de droit du travail, de protection sociale, de fiscalité, d’assurance ou de sécurité des données. Il n’existe pas de seuil universel de « quelques jours » à partir duquel toutes ces conséquences apparaîtraient. Si la situation est découverte après coup, une analyse adaptée au pays concerné permet de déterminer les démarches nécessaires. Pour éviter de devoir agir dans l’urgence, toute demande de télétravail depuis l’étranger devrait faire l’objet d’une validation préalable, même lorsque la relation de confiance avec le salarié est solide.
Un manager peut-il imposer des jours de présence différents selon les membres de son équipe ?
Oui, si le cadre applicable dans l’entreprise lui laisse cette marge de manœuvre. La différence doit reposer sur des critères objectifs liés aux besoins du service : nature du poste, interactions nécessaires, accompagnement d’une nouvelle recrue ou phase particulière d’un projet. Elle doit pouvoir être expliquée et ne pas conduire à une discrimination. Une organisation qui laisse chaque manager fixer ses propres règles sans cadre commun risque toutefois de créer des différences de traitement perçues comme arbitraires. L’accord, la charte ou les règles internes gagnent à préciser ce qui relève d’une règle commune et ce qui peut être adapté au niveau de chaque équipe.
Votre politique de télétravail tient-elle ses promesses sur le terrain ?
Suivre les jours télétravaillés, visualiser la présence des équipes, appliquer les règles définies par l’entreprise et transmettre les données utiles à la paie… mySilae Entreprise vous aide à faire vivre votre politique au quotidien.

