Alya Yacoubi et Gaëtan Lemaître : « L’IA n’est pas un logiciel qu’on ajoute, c’est un écosystème qu’on installe »

Chatbot RH, veille juridique automatisée, analyse des entretiens annuels, détection de l’absentéisme… L’intelligence artificielle est censée transformer le quotidien RH. Sur le terrain pourtant, beaucoup en restent au même constat : « On a testé, mais rien n’a vraiment changé dans nos processus. » Lors d’un webinaire organisé avec Culture RH, Alya Yacoubi, VP IA chez Silae, et Gaëtan Lemaître, Associé Paie et RH chez Primexis, ont confronté leurs regards sur l’écart entre la promesse et l’usage réel de l’IA en RH. Morceaux choisis.

Un an après l’engouement, où en est vraiment l’adoption de l’IA côté RH ?

Gaëtan Lemaître : Ça progresse, et plutôt vite. On mène des enquêtes sur l’utilisation de l’IA depuis deux ans. L’an dernier, 8 % des managers disaient ne jamais l’utiliser. Ce chiffre est tombé à 1,80 % cette année. Aujourd’hui, 85 % des managers utilisent l’IA plusieurs fois par semaine, et plus de 40 % tous les jours. La progression est fulgurante en deux ans.

Alya Yacoubi : Il y a un vrai décalage : on est nombreux à avoir testé l’IA sur des tâches ponctuelles, beaucoup moins à l’avoir réellement intégrée dans nos processus. C’est très hétérogène, y compris au sein d’un même cabinet ou d’une même entreprise.

On parle beaucoup de la peur d’être remplacé par l’IA. Est-ce vraiment le premier frein ?

Alya Yacoubi : C’est l’un des mythes les plus courants, mais il vient surtout d’une incompréhension : quand on dit « IA », de quoi parle-t-on exactement ? Du modèle, comme Claude ou GPT ? De l’interface conversationnelle ? Ou de l’IA intégrée dans nos outils métier ? La plupart des gens s’arrêtent aux deux premiers étages, alors que c’est l’intégration dans les processus qui change vraiment le quotidien. Cette confusion entretient une peur qui est légitime, mais qui repose sur un malentendu.

Gaëtan Lemaître : Sur le terrain, c’est exactement ce que je vois. Chez nous, malgré une équipe de 30 collaborateurs très différents en termes de génération et de compétences, la première réaction reste : « J’ai peur que ça fasse le travail à ma place. » Ce qui change la donne, c’est l’accompagnement et le cadrage : avoir des référents dans l’équipe qui testent en premier, qui montrent concrètement ce que ça change, en parallèle de ce qui se faisait avant. C’est ce qui désamorce la résistance.

Vous parlez aussi d’un « mythe du plug-and-play ». Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ?

Alya Yacoubi : On a tendance à voir l’IA comme un logiciel qu’on ajoute à la pile existante, comme n’importe quel autre outil. Mais l’IA seule, sans données ni règles métier, ne sera jamais aussi efficace qu’un collaborateur qui connaît son sujet. L’intégrer, c’est construire tout un écosystème : lui donner accès aux bonnes données, lui injecter les règles métier, la brancher sur les vrais processus. Et il y a un troisième frein, plus pratique : le manque de cadrage sur les coûts. Beaucoup d’entreprises lancent des IA partout, sensibilisent leurs équipes, et six mois plus tard découvrent que la facture de tokens a doublé sans qu’elles sachent comment l’anticiper.

« Ce que l’IA fait de mieux aujourd’hui en pilotage RH : comprendre une donnée brute, la consolider et la restituer sous forme d’analyse exploitable. Un vrai outil de BI augmenté. »

Concrètement, quel a été le premier cas d’usage qui vous a vraiment convaincus ?

Alya Yacoubi : Chez Silae, on est allés observer des gestionnaires de paie sur le terrain pour comprendre où passait leur temps. Le constat : plus de 60 % de celui-ci sur un mois était consacré à de la saisie manuelle, notamment sur les emails d’onboarding et d’offboarding. Souvent des mails mal structurés, avec des pièces jointes à ouvrir une par une pour en extraire les informations. On a automatisé cette lecture : l’IA lit l’email, comprend qu’il s’agit d’un onboarding, extrait les données des pièces jointes, le gestionnaire valide et l’ensemble est poussé dans Silae. On est passés de 20-30 minutes à 5 minutes sur un onboarding. Et ça les épuise vraiment : je pense qu’il y a un vrai lien avec la pénurie de gestionnaires de paie qu’on observe aujourd’hui sur le marché du travail. Ce travail de saisie n’a rien d’enthousiasmant.

Gaëtan Lemaître : On sait bien que toutes les entreprises ne sont pas outillées pour ça et c’est très compréhensible, mais c’est extrêmement chronophage pour les équipes paie. On reçoit un email, l’objet n’est parfois même pas le bon, il faut décortiquer l’ensemble pour comprendre ce qu’il contient, en sachant que dans 90 % des cas il manque des pièces ou des informations, ce qui oblige à itérer avec le collaborateur. On ne demande pas à l’IA de réfléchir, on lui demande de synthétiser, et c’est là qu’elle est très efficace.

Au-delà de l’onboarding, où l’IA soulage-t-elle le plus la charge administrative ?

Alya Yacoubi : Il y a le chatbot, bien sûr, sur les questions qui reviennent très souvent. On est sur une logique 80/20 : une petite partie des questions représente l’essentiel du volume et on connaît déjà la réponse. Mais je préfère parler de routage plutôt que de remplacement total. Chez nous, notre chatbot support route les tickets vers le bon interlocuteur, propose des éléments de réponse à l’agent humain, mais c’est toujours lui qui décide, corrige ou reformule. Il y a aussi tout le sujet du context switching : à chaque email d’onboarding, il faut ouvrir l’outil RH, puis un chatbot pour vérifier un point de convention collective, puis un autre outil pour le contrat. C’est en soi une charge mentale. C’est pour ça que chez Silae, on a pris la direction d’intégrer l’IA directement dans l’éditeur plutôt que dans un outil tiers.

Côté pilotage RH, quel cas d’usage vous a le plus surpris ?

Gaëtan Lemaître : L’entretien annuel. On demande à l’IA de reformuler nos commentaires managériaux – un exercice d’écriture pas toujours maîtrisé – et sans qu’on lui demande rien de plus, elle a détecté des risques RH dans le paragraphe à reformuler : des biais managériaux, des tensions dans l’équipe qu’on ne voyait pas directement. On n’a aucun outil aujourd’hui qui permette une analyse aussi fine du contenu des entretiens, au-delà des indicateurs classiques comme le turnover.

L’autre cas, c’est la gestion des congés en période estivale. Avec 30 collaborateurs à coordonner sur un règlement qui impose 3 semaines de congés consécutives, difficile de suivre tout le monde. En donnant simplement le tableau Excel des absences à l’IA, j’obtiens en quelques secondes qui respecte la règle, qui ne la respecte pas, et surtout une analyse du risque : impact sur l’équipe, signaux de désalignement managérial, fatigue potentielle… C’est une lecture qu’aucun outil ne me donnait avant.

Alya Yacoubi : Ça résume bien ce que l’IA fait de mieux aujourd’hui en pilotage RH : comprendre une donnée brute, la consolider et la restituer sous forme d’analyse exploitable. Un vrai outil de BI augmenté.

Et sur la paie, où l’IA change-t-elle vraiment la donne ?

Alya Yacoubi : La France a la paie la plus complexe au monde : un bulletin de salaire, c’est 30 à 40 lignes, chacune une équation liée à des taux qui dépendent de la convention collective, du poste, de la catégorie du salarié. Et ces règles changent presque quotidiennement, entre nouvelles clauses conventionnelles et jurisprudence. Le vrai travail invisible du gestionnaire de paie, c’est cette veille juridique permanente. C’est pour ça qu’on a construit Silae Légal : un chatbot qui répond avec les données juridiques les plus à jour, et qui traduit directement un texte de loi en paramétrage dans le logiciel. On a aussi lancé Silae Contrats, qui génère des documents juridiques (contrats, avenants, attestations…) à partir du dossier salarié. Le tout toujours relus et validés par un humain, l’IA ne décide jamais seule.

La protection des données est souvent citée comme un frein. Qu’en dites-vous ?

Alya Yacoubi : C’est un sujet très sensible, et c’est justement l’intérêt d’une IA encapsulée chez un éditeur plutôt qu’un système « maison » : c’est contractuel. Chez Silae, on est conformes RGPD et AI Act, nos données ne sortent pas d’Europe et ne servent jamais à entraîner des modèles tiers. J’aime bien cette image : les IA frontières comme les grands modèles généralistes ont une mission, et elles font tout pour l’accomplir. Si elles passent devant une maison avec une fenêtre ouverte, elles entrent. Elles n’ont pas de couche éthique intégrée. C’est pour ça que la responsabilité de la protection des données doit reposer sur l’éditeur, dans le contrat.

Beaucoup de RH n’ont pas de budget dédié à l’IA. Comment convaincre sa direction d’investir ?

Gaëtan Lemaître : Il y a d’abord un vrai écart d’efficacité entre une version gratuite et une version pro, et la version pro permet en plus le monitoring des usages par la DSI, ce qui rassure sur la gouvernance. Mais le plus efficace reste très concret : testez d’abord vous-même, puis montrez à votre direction le résultat plutôt que le concept. Un rapport généré en quelques minutes plutôt qu’en PDF pendant des heures, ça parle davantage qu’un discours.

Alya Yacoubi : Et il y a le coût de l’inaction. Une fois qu’on voit la valeur générée, on peut facilement faire le calcul rétroactif : « Si on l’avait déployé il y a six mois, voilà ce qu’on aurait gagné. » Les dirigeants sont souvent très sensibles à ce type de chiffres.

Un mot pour conclure, à l’attention des RH qui nous écoutent ?

Gaëtan Lemaître : N’ayez pas peur. La peur n’évite pas le danger : c’est la méconnaissance qui l’entretient. Se former, tester, ça permet de reprendre la maîtrise du sujet. On ne dit pas qu’il n’y a aucun risque, mais s’investir dans le sujet permet d’anticiper plutôt que de subir.

Alya Yacoubi : L’IA est un outil assez mature, mais son intégration en entreprise reste expérimentale. Se tromper de modèle, en changer, ce n’est pas grave. Le meilleur moyen de ne plus avoir peur de l’IA, c’est de s’y confronter.

Retrouvez le replay complet de ce webinaire sur la chaîne YouTube de Culture RH. 

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